2006 – Sainte Jeanne des abattoirs

Sainte Jeanne des abattoirs de Bertolt Brecht

Mise en scène Robert Cantarella, Julien Fišera et Wolfgang Menardi

Spectacle créé le 2 mai 2006 au Théâtre Dijon Bourgogne – CDN.

Le projet était de découper la pièce de Brecht et de remettre à trois metteurs en scène différents une des trois parties. Un texte, une équipe de comédiens et une proposition scénographique relieraient les trois propositions. La pièce a été présentée dans la continuité.

Sainte Jeanne des abattoirs - (c) Pierre Grosbois

Equipe

de Bertolt Brecht

traduction Isabelle Liber

adaptation Philippe Minyana, Leyla Rabih

mise en scène Robert Cantarella, Julien Fišera, Wolfgang Menardi

avec Marie-Laure Crochant, Laure Mathis, Nicolas Maury, Wolfgang Menardi, Brigitte Pillot, Aline Reviriaud, Katrin Schwingel, Grégoire Tachnakian, Emilien Tessier

scénographie et lumières Laurent P. Berger

dramaturgie et coordination artistique Leyla Rabih

dramaturgie Camille Louis

Sainte Jeanne des abattoirs (c) Pierre Grosbois

Présentation

Le Corps malade . Notes

Un homme qui a une théorie est un homme perdu. Il faut qu’il en ait plusieurs, quatre, un grand homme. Il faut qu’il les entasse dans ses poches comme des journaux, toujours les plus récentes, il fait bon vivre au milieu d’elles, il est agréable d’habiter au milieu des théories. Il faut savoir qu’il y a beaucoup de théories pour s’élever ; l’arbre aussi en a plusieurs, mais il n’en suit jamais qu’une, pendant un certain temps.

Bertolt Brecht, note du 9 septembre 1920.

Sainte-Jeanne des abattoirs, quand le corps ne suit plus

Le profit est signe de bonne santé. Le « géant de la viande » Pierpont Mauler vacille et s’ouvre à la candeur de Jeanne Dark, dont les principales qualités seraient de ne « pas avoir peur des ennuis » et d’« éveiller la confiance ». Le naufrage annoncé au début de la pièce par Pierpont Mauler –et manigancé par lui– étouffe la ville de Chicago et trouble l’estomac du pays tout entier. Cette souffrance est celle de toute une population, de tout un système fondé sur le cycle infernal : concurrence, spéculation, faillite et licenciements.

L’histoire d’une disparition

Celle de Lennox, l’industriel poussé à la faillite, celle des ouvriers grévistes et enfin, celle de Jeanne Dark, Dame des Abattoirs. Brecht reprend la figure type de l’engagement, de l’obstination. Brecht raccourcit l’Histoire : Jeanne, canonisée en 1920 n’est pas ici digne d’un procès. Elle est dans Sainte-Jeanne des abattoirs immédiatement rattrapée par l’Histoire sans complot ni procès.

Le temps de Brecht est notre temps

La folie capitaliste qui agite cette usine à corned-beef et qui révolte Jeanne est celle qui hurle à notre porte. Brecht, qui situe sa pièce dans une « sombre époque de sanglante confusion », annonce le monde resté en l’état : celui de la récupération de la masse laborieuse et de ses figures. Aujourd’hui n’a pas encore trouvé d’alternative à cette violence-là. La pièce se clôt sur les mots de Jeanne : « seule la violence aide là où la violence règne. »

Ceux d’en haut contemplent ceux d’en bas

La pièce est pleine de ses propre contradictions. Avant de se lancer dans ses pièces didactiques, Brecht cultive ici les désaccords. L’auteur porte une parole moins dogmatique, au service des contradictions qui nourrissent ce système.

La justesse du projet du Théâtre Dijon Bourgogne est de proposer à cette vision du monde un ensemble écrivant en commun la scène à venir. L’individu est toujours pris en faute, il n’est rien face à l’organisation du monde. La solitude de cette jeune femme, sa Passion, fait écho à notre désir à nous, metteurs en scène, dramaturges, scénographe et comédiens, d’être associés autour d’un même texte, pour une visée commune : circonscrire le monde tel qu’il est. J’en fais moi-même partie, il serait vain d’avancer seul.

Julien Fišera

Mars 2006