2011 – Le Funambule

Le Funambule de Jean Genet

Le Funambule a été présenté au Théâtre Paris Villette du 28 février au 10 mars 2011.

(c) Guillaume Vieira

Equipe

Texte Jean Genet

Mise en scène Julien Fišera

Avec Pierre-Félix Gravière

Assistante à la mise en scène Mirabelle Rousseau

Espace Virginie Mira

Lumière Caty Olive

Regard chorégraphique Thierry Thieû Niang

Musique Alexandre Meyer

Stagiaire à la mise en scène Raphaëlle Tchamitchian

Le texte est publié aux Editions Gallimard. Durée 55 minutes.

Production Espace Commun, Théâtre Paris Villette. Avec l’aide de la DRAC Ile-de-France: Aide au compagnonnage et Aide à la Production 2010. Avec le soutien du CENTQUATRE et de 360.

(c) Guillaume Vieira

Extraits audio

Le Funambule par Pierre-Félix Gravière.

Fragments 1 à 3 //   Fragment 6 //   Fragments 43 à 44

(c) Guillaume Vieira

Présentation

 » Ton fil de fer charge-le de la plus belle expression non de toi mais de lui. Tes bonds, tes sauts, tes danses – en argot d’acrobate tes : flic-flac, courbette, sauts périlleux, roues, etc., tu les réussiras non pour que tu brilles mais afin qu’un fil d’acier qui était mort et sans voix enfin chante. Comme il t’en saura gré si tu es parfait dans tes attitudes non pour ta gloire mais la sienne.

Que le public émerveillé l’applaudisse : « Quel fil étonnant ! Comme il soutient son danseur et comme il l’aime ! »

À son tour le fil fera de toi le plus merveilleux danseur. (…) « 

Le Funambule, Fragment 6

Genèse du poème

En 1955, Jean Genet rencontre Abdallah Bentaga, acrobate algérien. Cherchant à faire de son ami un funambule d’exception, Genet l’invite à suivre des cours auprès de professeurs prestigieux, le fait lui-même répéter, le met en scène et s’investit éperdument dans son entraînement. Sa passion pour l’art du funambulisme et son amour pour ce jeune acrobate le pousseront à écrire ce court texte initialement intitulé Pour un funambule.

Écrit à deux périodes distinctes, à près de vingt années d’intervalle et achevé après le suicide du jeune homme, le texte témoigne avant tout de l’enthousiasme et de l’émerveillement que le narrateur a pu ressentir levant la tête au cirque, guettant la « splendide apparition », emporté par un danseur de corde passant « de merveilles en merveilles ».

Le Funambule ouvre un triptyque sur la création et le travail de l’artiste. L’Atelier d’Alberto Giacometti (1957) et Le Secret de Rembrandt (1958) s’engagent dans les pistes proposées par Le Funambule (1957). Pour Genet, le point d’origine de la création est à chercher dans « cette région désespérée et éclatante où opère l’artiste ». Le dépouillement est son lot et aussi sa singularité. L’expérience de la solitude est ce à quoi nous –« les carreleurs et les notaires » ironise Genet– serions venus assister…

Un théâtre de la suggestion

Ma mise en scène du Funambule offre au spectateur l’opportunité de reconstituer les images poétiques telles qu’elles sont proposées par l’auteur. Pour Jean Genet, et ainsi qu’il l’énonce notamment dans ce texte, l’image ne peut trouver son achèvement que dans l’espace mental du spectateur. Courant après un rêve qui est la projection idéalisée de lui-même, Genet développe ici le « curieux projet » du funambule qui serait de « rendre sensible ce rêve qui redeviendra rêve dans d’autres têtes ! »

Profondément non-illustratif, ce spectacle s’appuie sur les images de Genet sans pour autant les éteindre en en donnant une forme achevée. C’est un art de la suggestion qui laisse au spectateur la responsabilité de terminer l’image. L’espace proposé y invite et l’économie du jeu de scène y participe. L’apparent prosaïsme de la diction tout comme l’aspect volontairement non-spectaculaire du costume plongent le spectateur dans un état d’engagement actif. Le Funambule sollicite mon regard, me rappelant l’importance dans l’expérience théâtrale de la singularité de ma perception de spectateur. C’est un des objectifs revendiqués de ce travail.

Un espace de projection

L’espace du Funambule est un cadre extrêmement dessiné. La scénographie de Virginie Mira et le jeu de lumières de Caty Olive proposent un dispositif qui vise à la désorientation du spectateur. Nous reprenons ici à notre compte la perte de repères qui est une conséquence recherchée par le funambule dans l’exercice de son art. Le spectateur perd pied et toute son attention se concentre sur l’avancée du poème.

Vidé de tout élément de jeu qui aurait pu accrocher le regard, le plateau devient espace de projection. Pierre-Félix Gravière évolue sur le plateau nu et c’est l’environnement autour de lui qui accueille les images et qui est amené à se mettre en mouvement. Une grande toile tendue de plus de 100 m2 réunit les deux espaces de la scène et de la salle. Ce « ciel » est articulé et vient chercher le comédien sur le plateau. Ce dispositif renvoie à l’art du funambule, déambulant dans un entre-deux entre les mondes terrestre et céleste.

Etre dans l’énonciation du poème

Dans cet environnement propice à l’apparition des images, le spectateur assiste à l’émergence de la parole. Il se retrouve au temps précis de son énonciation par le comédien. Pierre-Félix Gravière n’est pas funambule et encore moins le funambule du titre ; si sa responsabilité est de nous accompagner dans ce « rêve » en faisant éclore entre lui et moi l’image, il prend également en charge l’architecture du texte, tendu entre le premier et le dernier mot. Nous nous retrouvons, spectateurs réunis sous le même toit, à l’intérieur du Funambule ou, pour reprendre l’expression de l’auteur, « dans la cathédrale des mots ». Le spectacle devient pour le public une traversée sensorielle, parcours physique dans un poème.

La mère de Jean Genet était lingère et c’est dans ce blanc-là, qui est aussi le blanc d’avant les mots, le blanc d’avant la phrase, qu’il m’a paru comme évident de poser ce Funambule. Le projet de mise en scène se resserre sur l’apparition, par la mise au présent du texte, des mots s’échappant du comédien. Le temps du spectacle est celui de l’énonciation du poème. C’est l’écriture de Jean Genet, son rythme, qui est au cœur de ce travail.

L’Homme qui marche

La première image scénique est celle d’un corps coupé en deux. Le comédien est debout et le large velum qui recouvre les deux espaces du public et de la scène s’arrête au niveau de sa taille. Pierre-Félix Gravière glisse sous la toile et le spectacle commence. Ce premier mouvement physique raconte l’appartenance du personnage à un monde différent du nôtre –serait-il celui du cirque et des funambules–  mais, prenant conscience de la vastitude de cette étendue déserte et blanche c’est avant tout sa solitude qui nous frappe. Le texte raconte alors une fiction contenue toute entière dans l’adresse à un être absent. Non-dialogué, le texte fait apparaitre le corps fantôme du funambule, qui en constitue le premier destinataire.

Ce théâtre de la sensation fait alors surgir de l’invisible. Le funambule apparait par les mots, plus précisément par l’attention portée par le comédien à bien se faire entendre par son interlocuteur absent. Le plateau n’est pas utilisé dans son intégralité et l’espace vide revient de fait au funambule.

Lorsqu’à la fin la toile imperceptiblement se relève et que le comédien est en mesure de se mettre debout c’est pour moi une variante de « L’Homme qui marche » d’Alberto Giacometti qui se dépose sur scène. Une fois debout et une fois le poème terminé, le travail de deuil est achevé, le funambule meurt avec lui une seconde fois. Le comédien quitte la scène et le plateau retrouve son état premier, celui de la page blanche.

Julien Fišera, avril 2011.

Lecture critique

Raphaëlle Tchamitchian alors étudiante en Master 2 à l’université Paris 7 – Denis Diderot a effectué un stage sur les derniers temps de répétition. Retrouvez ici son analyse et sa lecture du travail: Raphaëlle Tchamitchian : « Le Funambule » de Jean Genet – mise en scène Julien Fisera


 » L’expression théâtrale n’est pas un discours. Elle ne s’adresse pas aux facultés rationnelles de l’homme. Acte poétique, elle veut s’imposer comme un impératif catégorique devant quoi, sans cependant capituler, la raison se met en veilleuse. « Jean Genet, Préface des Nègres

Jean Genet - Discours « Pour George Jackson », 1971 Photogramme tiré d’une bande abimée