2010 – Vous n’êtes pas prêts pour notre monde et sa logique

A partir d’un entretien et du Funambule de Jean Genet

En attendant la création du Funambule de Jean Genet, la compagnie Espace commun présente Vous n’êtes pas prêts pour notre monde et sa logique les 3 et 4 juin 2010 à Lilas en scène dans le cadre de 360. Le montage proposé met en perspective un entretien de Jean Genet avec le romancier Hubert Fichte datant du 13 février 1976 et des extraits du Funambule.

Equipe

Texte Jean Genet

Mise en scène Julien Fišera

Lumières Anne Vaglio

Collaboration artistique Boutaïna Elfekkak

Avec Pierre-Félix Gravière et Boutaïna Elfekkak

Les textes de Jean Genet sont publiés aux Éditions Gallimard.

Production Espace Commun. Avec le soutien du CENTQUATRE.

360 est un festival de formes courtes

Après une première édition en 2008, 360 a investi Lilas en Scène. Voir ici un reportage vidéo de l’évènement.

Présentation

 » La solitude, je te l’ai dit, ne saurait t’être accordée que par la présence du public, il faut donc que tu t’y prennes autrement et que tu fasses appel à un autre procédé.  Artificiellement – par un effet de ta volonté, tu devras faire entrer en toi cette insensibilité à l’égard du monde. […] Non, non, encore une fois non, tu ne viens pas divertir le public mais le fasciner.  »

Jean Genet, Le Funambule, Éditions Gallimard, rééd. 1999.

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 » H. F. – Comment trouvez-vous les questions ?

G. – Elles sont bonnes, mais je ne peux pas dire toute la vérité. Je ne peux dire la vérité qu’en art.

H. F. – Qu’est-ce que pour vous la vérité ?

G. – Avant tout, c’est un mot. On s’en sert d’abord pour faire croire à sa propre sincérité. On dit : ce que je dis, c’est la vérité. Je ne pense pas pouvoir utiliser ce mot en essayant de le définir philosophiquement. Je ne peux pas non plus le définir comme le font les savants quand ils parlent d’une vérité objective. La vérité est évidemment le résultat d’une observation et d’observations générales. Mais ces observations ne permettent pas forcément de découvrir la vérité et surtout de la découvrir d’une façon immédiate.

H. F. – Est-ce qu’il y a une différence essentielle entre l’approche de la sincérité dans une conversation et dans l’art, ou est-ce seulement une différence graduelle ?

G. – Là, je réponds tout de suite : oui. Il y a une différence essentielle. C’est qu’en art, on est solitaire, on est seul en face de soi-même. Dans une conversation, on parle avec quelqu’un.

H. F. – Et ça dérange ?

G. – Évidemment, ça change la perspective.

H. F. – En écrivant, vous ne vous adressez pas à autrui ?

G. – Jamais. Je n’ai pas réussi probablement, mais c’est mon attitude envers la langue française que j’ai voulu façonner d’une façon aussi belle que possible ; le reste m’était complètement indifférent.

H. F. – La langue que vous connaissiez le mieux ou la langue française ?

G. – La langue que je connaissais le mieux, oui, évidemment, mais aussi la langue française parce que c’est celle dans laquelle j’ai été condamné. Les tribunaux m’ont condamné en parlant français.

H. F. – Et vous voulez leur répondre sur un degré supérieur ?

G. – Parfaitement. […]

H. F. – Quand est-ce que vous avez commencé à entreprendre cette tâche poétique ?

G. – Vous m’obligez à un retour en arrière assez difficile parce que je n’ai pas tellement de points de repère. Je crois que j’avais entre vingt-neuf et trente ans. J’étais en prison. Donc, c’était en 39, 1939. J’étais seul au cachot, en cellule enfin. D’abord, je dois dire que je n’avais rien écrit, sauf des lettres à des amis, des amies, et je pense que les lettres étaient très conventionnelles, c’est-à-dire des phrases toutes faites, entendues, lues. Jamais éprouvées. Et puis, j’ai envoyé une carte de Noël à une amie allemande qui était en Tchécoslovaquie. Je l’avais achetée dans la prison et le dos de la carte, la partie réservée à la correspondance était grenue. Et ce grain m’avait beaucoup touché. Et au lieu de parler de la fête de Noël, j’ai parlé du grenu de la carte postale, et de la neige que ça évoquait. J’ai commencé à écrire à partir de là. Je crois que c’est le déclic. C’est le déclic enregistrable. […]  »

Extrait de l’Entretien avec Hubert Fichte, dans L’Ennemi déclaré, Éditions Gallimard, Paris, rééd. 2010.