2013 – Dom Juan

Julien Fisera est invité par l’illustre Théâtre d’Art de Moscou et l’Institut Français pour un atelier sur « Dom Juan » de Molière.
Présentation en russe les 18 et 19 novembre 2013.

Dom Juan - (c) Ekaterina Tsvetkova

Dom Juan – (c) Ekaterina Tsvetkova

** Retrouvez un reportage diffusé sur la chaine russe KULTURA le 20/11/2013 : **

Reportage Dom Juan KULTURA

Dom Juan l’affranchi

Par définition Dom Juan est l’infidèle, celui qui ne respecte aucune foi. Sa seule fidélité est à l’égard du contrat qu’il a passé avec lui-même : celui de s’affranchir de tout contrat. Il ne respecte aucune loi et sa conduite ne regarde personne. Mais personne au théâtre, c’est nous.

Dom Juan exprime le désir de donner à chacune et chacun exactement le même possible. Cet acte rappelle ce qui fonde la pièce à mes yeux : la nécessité de réaffirmer et de manière absolue le principe de liberté individuelle.Dom Juan n’est pas qu’un épicurien. Dom Juan est en lutte. Incarnant en actes la question posée par Molière : « Comment est-ce qu’un sage esprit s’accommode aux vices de son siècle ? », il se sacrifie et montre l’exemple. C’est en ce sens qu’il faut entendre son caractère libertin. Il ne se sent redevable de rien et, mettant son propos en pratique, il montre la voie. Alors oui, en ce sens, Dom Juan est un émancipateur, pour reprendre le mot de Sganarelle, « l’émancipateur du genre humain. »

Perpétuellement en mouvement, Dom Juan est dans un émerveillement continu. Se gardant bien de s’engager et de fait, de construire, il privilégie le temps du présent et de la rencontre. L’action prime sur tout : « Il faut faire et non dire, et les effets décident mieux que les paroles. » Dès lors, Dom Juan flanqué de Sganarelle, ne peut être qu’en cavale, à la manière de Don Quichotte et Sancho Panza.

Marquée par une certaine incohérence, la pièce de Molière n’obéit de fait à aucune des règles d’écriture dramatique classiques. Le spectateur accompagne le héros dans sa quête, passant « de lien en lien », d’aventure en aventure. Grand sacrifié de la pièce -le châtiment de Dom Juan ne lui apporte in fine aucune consolation-, Sganarelle sera ici notre guide. Il rend compte sur scène, tel le personnage de Horatio pour Hamlet, des dernières heures, des dernières folies de son maitre.

Si Molière a fait le choix de la comédie -toutes ses déclinaisons y sont présentes, jusqu’au burlesque- il n’en demeure pas moins que Dom Juan est avant tout une grande pièce sur l’amour. Le dévouement si beau d’Elvire, l’incompréhension fondamentale de Pierrot me troublent. Le besoin d’amour de ces personnages me questionne, tout autant que les choix du héros.

Je pense à une autre grande œuvre française sur l’amour en cavale et la violence des sentiments –elle aussi discontinue et heurtée dans sa forme : Pierrot le fou de Jean-Luc Godard. Et la définition du cinéma que donne le réalisateur Samuel Fuller dans les premiers instants du film fait écho pour moi à Dom Juan : « C’est comme un champ de bataille : l’amour, la haine, l’action, la violence et la mort. En un mot, c’est l’émotion. »

 

Julien Fišera, novembre 2013

Dom Juan - (c) Ekaterina Tsvetkova

Dom Juan – (c) Ekaterina Tsvetkova