A venir – Poème à la durée

Poème à la durée précédé de Introspection de Peter Handke est un projet de la Compagnie Espace commun que nous aimerions pouvoir présenter dans les saisons à venir.

Cy Twombly – Miramare by the sea

Equipe

 

Mise en scène Julien Fišera

Avec Bénédicte Cerutti et Antoine Mathieu

Espace Virginie Mira

Lumières Caty Olive

Administration et production Julie Comte / La Magnanerie

Ce projet réunit les deux textes courts de Peter Handke : Introspection (1966) et Poème à la durée (1987). Introspection est paru dans une traduction de Jean Sigrid à L’Arche Editeur, Paris ; Poème à la durée dans une traduction de Georges-Arthur Goldschmidt aux Editions Gallimard, Paris, 1987.

Durée prévue : 70 minutes


Présentation

 

Je sens que la poésie est la chose la plus légère, la plus grandiose et la plus nécessaire, la plus publique qui reste. Et en frère-lecteur, j’aimerais demander à l’autre : pourquoi vous sentez ça ?,

Peter Handke, dans un entretien daté de décembre 1987

1. Vers le théâtre

Pour Peter Handke la poésie est avant tout un appel à l’autre, à partager à deux une sensation ou un état du monde. Romancier, il doit également sa reconnaissance à sa poésie et à ses expérimentations théâtrales, déterminantes dans l’histoire de la scène contemporaine mais qu’il a toujours considérées comme un « jeu », « un jeu plein d’exubérance ».

S’il était possible de mesurer la destination théâtrale d’un texte, comme on dit d’une œuvre qu’elle est « destinée à la scène » -en prenant par exemple en compte les adresses, le rythme et son expressivité, l’appel à l’énonciation et à l’échange- alors Poème à la durée et Introspection sont éminemment théâtraux. L’oralité en est d’ailleurs une caractéristique essentielle. Datant de 1966, Introspection appartient au genre de la « pièce parlée » tel que le définit l’auteur, et se présente comme une « partition pour deux acteurs ». Il n’est pas anodin que Peter Handke recoure ici au vocabulaire de la musique et l’on pourrait tout aussi bien appliquer ce terme de « partition » à Poème à la durée.

S’ouvrant avec ce vers comme un clin d’œil au roman de Marcel Proust : « Il y a longtemps déjà que je veux écrire sur la durée », Poème à la durée annonce un projet d’écriture qui prend la forme peut-être moins d’une « recherche », que d’un aveu ou d’une confession. L’aveu signe la théâtralité en ce que ce « poème » m’est directement, à moi lecteur, adressé. De la même manière, Introspection, dont le titre original pourrait se traduire littéralement par Auto-accusation, n’est rien d’autre qu’une longue confession à la première personne.

La rencontre de ces deux textes n’est pas fortuite. Peter Handke présente Introspection dans ses « Remarques » introductives comme un « prologue autonome » et il se trouve que Poème à la durée en prolonge, près de vingt ans plus tard, l’esprit et la démarche. Dans cette configuration, Introspection, qui se clôt par la mise à nu de la situation de la parole : « Je suis allé au théâtre… J’ai été l’interprète de cette pièce… », constitue un premier pas vers Poème à la durée, texte soutenu par la saisie primordiale du présent.

2. Une ode au présent

Dans une écriture extrêmement ciselée et détaillée, Peter Handke n’a de cesse de mettre en jeu mon propre présent et ma propre expérience. Effet saisissant qui souligne encore la tension vers le théâtre, célébration du temps présent, art qui en appelle à ma propre singularité de spectateur et d’être humain.

En effet, c’est un sentiment de très grande familiarité qui se dégage à l’abord de ces textes. Je me sens proche de ce que la langue dessine et déploie. Les locuteurs, ou « narrateurs », d’Introspection et de Poème à la durée, accompagnent mon propre chemin de pensée. Les sensations, tout comme les apprentissages, me parviennent en même temps.

Plus encore, ces deux textes, quintessence de l’œuvre de Peter Handke, permettent  au lecteur et au spectateur de « se revivre ». Il semblerait en effet que je suis à la fois le sujet et l’objet du geste poétique de l’auteur : grâce à Peter Handke je suis à l’origine des sentiments que j’éprouve.

3. Une expérience singulière

Cette sensation de « reprise en main » de mes propres émotions est une expérience rare et qu’en tant que metteur en scène il m’importe de porter à la scène. En effet, j’ai la certitude que le plateau, parce qu’il offre au regard un corps similaire au mien,  viendra parachever le projet littéraire que je perçois dans ces textes.

Ainsi que le développe le poète et traducteur Georges-Arthur Goldschmidt, Peter Handke fait advenir en un même moment le lecteur et le livre, « l’un par l’autre et l’un en même temps que l’autre ». Cet acte qui vient faire se rencontrer et s’imbriquer deux temps distincts : celui de l’écriture et celui de sa réception -moi dans la salle de théâtre à l’écoute des mots écrits par Peter Handke il y a plusieurs décennies- est justement ce que l’auteur appelle « durée » et qui est l’objet du poème du même nom.

L’action de venir au théâtre voir et entendre ces textes est plus qu’une démarche, une expérience qui n’a rien d’anodin. Le théâtre comme art de la rencontre tel que je cherche à le développer depuis quelques années –la compagnie que je dirige s’appelle d’ailleurs « Espace commun »- revient alors au centre.

4. Prendre conscience

Ce qui relie ces deux textes c’est aussi le retour à l’origine, à la naissance, à la source. Peter Handke évoque dans Poème à la durée son lieu de naissance, le lac de Griffen en Autriche, comme étant pour lui le premier des « lieux de la durée ». Mais il cite également la fontaine Sainte-Marie dans les profondeurs de la Forêt de Meudon ou encore la Porte d’Auteuil. Ces emplacements sont des lieux sûrs où effleure le sentiment de la durée. Traducteur de Char et de Ponge, Peter Handke est avant tout un poète de l’instant : il sait que c’est la résurgence du passé dans l’expérience du présent qui scelle notre être au monde. Ce sentiment d’appartenance « me replace », pour reprendre la fin du poème, « dans le monde ».

Plus précisément, c’est de la coexistence de deux temps distincts –la saisie détaillée de ce qui s’offre à moi dans l’instant et la prise de conscience d’un souvenir passé- que s’offre à moi de la manière la plus intense qui soit mon sentiment d’être en vie et que se découvre la réalité.

Peter Handke l’écrivain est à la recherche de ces moments qui ont leur temporalité propre. La durée produit un rythme, un son. Ou, comme l’exprime Henri Bergson dans La Pensée et le mouvant, une « mélodie » : « C’est la continuité indivisible et indestructible d’une mélodie où le passé entre dans le présent et forme avec lui un tout indivisé et même indivisible. » Poème à la durée se clôt d’ailleurs sur une citation du philosophe, une invitation à se « saisir » de la durée.

Poème à la durée et Introspection nous révèlent que c’est en cherchant en nous-mêmes que nous nous sentons le plus en vie. Cette quête attentive est au cœur des deux textes.

5. Rendre attentif

Ces pièces ne sont pas pour autant dénuées de charge polémique ou politique. Au contraire. La scandaleuse étincelle qu’a pu être Outrage au public dans l’histoire du théâtre et l’influence que ces « pièces parlées » ont pu avoir sur nombre d’auteurs contemporains (et que j’ai pu mettre en scène tels que Martin Crimp ou Harold Pinter) sont indéniables. Les « pièces parlées » nous dit Peter Handke « ne veulent pas constituer une révolution mais simplement rendre attentif. » Il précise son ambition dans son article qui se veut aussi art poétique « J’habite une tour d’ivoire » : « Je n’ai qu’un seul sujet : y voir clair, plus clair en moi-même, apprendre à me connaitre (…) : devenir attentif et rendre attentif, rendre et devenir plus sensible, plus réceptif, plus précis, pour que moi et d’autres puissions exister aussi de manière plus précise et plus sensible. ».

Le titre d’Introspection renvoie en effet à l’action de se poser des questions, de creuser et non de pointer du doigt. Ce texte ne constitue en aucun cas une accusation mais plutôt une mise en doute de l’ordre établi. Introspection égrène les obligations du quotidien et de la vie en société qui jalonnent la vie d’un être de sa naissance à sa mort. Ce texte reprend de manière méthodique ce que « je » a fait et ce qui l’a fait.

Pris en commun, Introspection et Poème à la durée, peuvent être considérés comme un manifeste qui appelle à la singularité de chaque être, à notre désir de nous approprier le monde qui nous entoure. Ces deux textes nous relient.

 

6. Mettre en scène Poème à la durée et Introspection

Poème à la durée et Introspection appellent une approche sensible qui chercherait à faire de la scansion même des textes poétiques la clé de l’œuvre. Le théâtre en découlera. Ma connaissance de l’opéra et de la musique sera mise à profit pour ce travail.

Ce projet s’inscrit dans le droit fil de mes précédents spectacles, s’appuyant sur un art de la suggestion et de l’apparition des images. Pour Peter Handke il existe une tension entre le mot et sa représentation imagée. Je serai entouré sur ce projet par la même équipe que pour Le Funambule de Jean Genet créé en mars 2011 au Théâtre Paris Villette.

L’espace, que je confie à Virginie Mira, et la lumière, signée par Caty Olive,  auront une place primordiale. Peter Handke nous bouscule, interroge nos certitudes et il me parait évident qu’un travail exigeant du plateau peut nous amener dans cet état de doute.

Dans un entretien datant de 1992, Peter Handke évoque ces vibrations que l’on ressent passant d’une phrase à l’autre, d’un vers à l’autre et qui sont pour lui les « secousses de la chaleur ». Quelque chose d’extrêmement souple et d’organique soutient en effet ces deux textes.

On a le sentiment à la lecture de ces textes que l’emploi de la première personne a pour effet le retrait progressif de l’écrivain. On l’a vu, le destinataire (lecteur, spectateur) trouve sa place et semble se constituer au fur et à mesure de l’écoulement des vers. Je demanderai donc à Bénédicte Cerruti et à Antoine Mathieu de respecter ce lâcher-prise de l’auteur et de retrouver la sérénité de l’instant présent du narrateur –sérénité qui est tension et en aucun cas mollesse ou béatitude.

Pour moi la mise en scène s’apparente à un art de l’écoute, ce que cherche Peter Handke et qu’il nomme dans ses Carnets « réceptivité » : « L’ouverture n’est pas tout, la réceptivité si » (dans Hier en chemin). Il s’agira de faire l’expérience de la parole sans être alourdi par les mots. Ne pas se laisser appesantir, ne pas réfléchir au milieu des vers mais au contraire être dans la joie que provoque l’expérience, à l’instant, de l’introspection ou de la durée.

Julien Fišera

Août 2011

Griffen en Autriche – lieu de naissance de Peter Handke

« J’ai marché. J’ai marché sans but. J’ai marché en sachant où j’allais. J’ai marché sur les routes. J’ai marché sur des routes où il était interdit de circuler. Je n’ai pas marché sur les routes que l’on me forçait de prendre. J’ai marché sur les routes où il était impie de se promener sans but. J’ai marché sur des routes en sachant où j’allais alors qu’il fallait s’y promener sans but. J’ai marché dans les chemins où il était interdit de marcher. J’ai marché. J’ai marché même lorsqu’il était interdit de marcher, même lorsque marcher était interdit aux bonnes mœurs. […] J’ai parcouru des rues dans une direction qu’il était parfaitement indiscipliné d’emprunter. J’ai pris une direction qu’il était inadmissible d’emprunter. Je me suis aventuré si loin qu’il était déraisonnable de poursuivre. Je suis resté debout à un moment où il était grossier de demeurer debout. Je me suis placé à la droite de personnages importants… Je me suis assis à des places réservées à d’autres. Je n’ai pas poursuivi alors que la consigne était de poursuivre. […] »

Extrait d’Introspection de Peter Handke